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Concours d'Eloquence 2014 du Lions Club de Meaux « Bravo Elodie »

Atelier Musique

Texte du concours d’éloquence (écrit par Elodie BENARD)

Mesdames, messieurs,

Je suis sur le point de vous donner dix minutes de mon temps, et je le fais pour vous avertir d'un grand danger, un abîme redoutable dans lequel je suis moi- même       tombée,            mais dont je               suis
heureusement rescapée ! Qui aurait pu, hier encore, prédire qu'aujourd'hui, je pourrais vous donner du temps ? Qu'aujourd'hui, je ne serai plus possédée par le temps ? Alors, mes amis, acceptez, vous aussi, de consacrer quelques minutes à écouter mon histoire, l'histoire d’une simple rencontre.

Car c’est une rencontre qui a changé ma vie. En me promenant par une belle matinée de printemps dans les rues de la ville, je suis tombée, au détour d'une allée, sur un musicien de rue, aussi étrange que familier, dont le génie avait mis en musique les plus beaux vers de la poésie française. Je ne le connaissais pas, et pourtant il donnait à tous son temps, son énergie, et sa bonne humeur. Les badauds ont applaudi, certains lui ont lancé une pièce de monnaie pour le remercier de ce moment de grâce, et moi, je suis restée là, un peu troublée. Puis, une voix que je connaissais bien a résonné en moi : « Pourquoi lui donner de l’argent ? Je ne le connais pas, je ne lui ai rien demandé … Et puis s’il fallait donner à tous les quémandeurs, on ne posséderait plus rien ! Sans compter que la charité, c’est humiliant, il se sentirait sûrement offensé ! ». Mais alors, s’approchant de moi, comme s’il lisait dans mes pensées, voici le jeune homme qui me dit, l'air mystérieux :
« Jeune fille, souviens-toi de ce mot d'André Gide : tout ce que tu ne sais pas donner te possède ». Et j'étais partie, et j'avais ri ! Qu'auriez-vous fait ? Pour beaucoup d'entre vous, la même chose !

Ainsi, tous, nous sommes des petits Harpagon crispés sur notre cassette. En apparence, nous avons tout. Pourtant, nous ne savons rien. Nous ignorons tout du don. Je me souviens encore que je rentrais le soir, dans MA maison, je m'allongeais sur MON canapé, regardant MA télévision, en caressant MON chien, je dégustais MES gâteaux ! Ah ! Quelle sottise ! Chacun se croit maître et possesseur ultime de toute chose. Quelle passion dévorante ! Passion qu’on promène... de supermarché en supermarché, toujours à l'affût de la bonne affaire, du bel objet qu'on ajoutera à sa collection, déjà pléthorique, comme s'il s'agissait de remplir un peu plus la cassette de son moi sacré, son moi grandiose, son moi tout-puissant !

Ah ! Que d'illusions, mes amis ! Vous croyez tout posséder, mais vous êtes doublement aliénés : aliénés par ce désir de possession, ce désir insatiable qui vous englue chaque fois davantage dans une folie captatrice qui avale et domine tout, objets, argent, et même autrui. Mais, me croirez-vous ? La seconde forme d'aliénation est un fléau bien plus pernicieux encore. Comme le disait jadis le poète Bion de Borysthène, « L'avare ne possède pas son or, c'est son or qui le possède ! ». Oui, vous avez bien entendu : ce que vous croyez posséder, ce que vous êtes incapable de donner, vous possède pleinement, domine votre conscience, vous aliène au point de vous faire perdre toute forme de liberté. Vous devenez l'objet de tout objet, vous vous trouvez réifié, à force d'avoir pris pour fâcheuse habitude de vous identifier à ces choses qui occupent votre existence. Ces choses que vous ne savez pas donner, et qui vous collent à la peau ! Ou au cœur ! Ainsi, Bossuet, lorsqu’il prêchait sur le mauvais riche, tonnait contre « cette déplorable servitude où nous jettent les biens du monde » : vous êtes, tout comme je le fus, littéralement attachés, asservis à tous vos biens. Vous croyez posséder ce canapé en cuir acheté avec le chèque que vous deviez faire à une association caritative ? Il vous possède ! Vous croyez posséder ce parapluie gris que vous avez soi-disant oublié de prêter à l’ami qui repartait sous une pluie battante ? Il vous possède. Ainsi, vous voilà le valet, le serviteur, l'esclave de tout ce dont vous croyez être le maître. Aussi êtes-vous possédés par votre voiture, votre machine à laver, votre serrure, votre fer à repasser, votre miroir, votre tiroir, et même, votre caniche, qui vous promène en laisse dans la rue.

Que faire alors ? Écouter cette autre maxime d'André Gide : « La possession parfaite ne se prouve que par le don ». Donner. J'entends vos réticences : donner, c’est ne plus posséder. Pourtant, imaginez-vous donner tous vos biens. Pourriez-vous alors dire que vous ne possédez plus rien ? Rien ? Non, au contraire, on ne possède vraiment que ce que l'on peut donner : vous ne devenez le maître de vos biens que lorsque vous vous affranchissez des liens qui vous unissaient à eux, en étant capable de les donner. Et non seulement vous les posséderez mais vous vous posséderez, en devenant le maître, ou la maîtresse, absolu(e) et incontesté(e) de tous vos désirs. Vous posséderez votre conscience, votre existence, votre liberté. Vous posséderez l’humanité, celle qui s’épanouit non seulement dans votre arrachement à la servitude, mais aussi dans votre capacité à manifester un visage pleinement humain qui ne se dérobe pas à autrui. N'est-ce pas là la plus grandiose, sinon la plus noble, de toutes vos possessions ?

Vous me semblez encore dubitatifs : vous pensez peut-être que le don peut revêtir une visée utilitaire, qu’il est un instrument pour dominer, pour posséder autrui. Dans ce cas, le don écraserait celui qui ne pourrait que recevoir. Au contraire, par le don, vous n'assouvissez pas un désir de possession de l'autre : si vous possédez quelqu'un, ce n'est autre que vous-mêmes. Et donner n'est pas humiliant pour celui qui reçoit, car le don est toujours à double sens ; celui qui reçoit enrichit en retour celui qui donne. Que recevez-vous en donnant ? Un regard, un sourire, un remerciement. Vous recevez bien plus que ce que vous avez donné.

Bien sûr, il ne s'agit pas de donner seulement pour recevoir ; ce serait là pervertir l'essence même du don : on ne donne pas pour recevoir, mais on donne pour donner. Et là, s'opère alors la magie du don : donner de façon désintéressée vous permettra d'apparaître dans votre pleine humanité. Car donner est le propre de l'homme. Je donne, donc je suis.

Mais alors, que puis-je donner ? Des biens matériels, oui bien sûr, mais aussi mon temps, mon savoir, mon amour, ma vie, et pourquoi pas mes organes. Cependant, croyez- vous qu'il soit possible de tout donner ? Non. Le don ne doit jamais être une dépossession de soi-même. Donnez, mais donnez avec discernement. Prenons un exemple : seriez-vous prêts à donner votre liberté ? J'espère clairement que non. Car, comme le souligne Rousseau, c'est alors « renoncer à sa qualité d'homme ». A l'inverse, le don est un chemin vers la possession de soi, une passerelle vers la liberté. Sans liberté, pas de don.

Ainsi, je viens de vous donner librement quelques minutes de mon temps, et de vous j'ai reçu une écoute attentive. C’est un échange fructueux pour tous, je l’espère. Je ne suis pas venue vous faire une leçon d’économie et encore moins une leçon de morale. Donner, recevoir, ce n’est pas une question de bons sentiments. C’est simplement le cœur d’une humanité authentique.

Elodie BENARD, élève d’Hypokhâgne,


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